Etat malade
Sur un film qui pourrait être projeté dans tous les lycées et universités afin de diagnostiquer l’état de l’état : stade très avancé de la pathologie du capitalisme avancé, celui de la finitude et de déni des humanités.
Nicolas Peduzzi, réalisateur français, a sorti son troisième long métrage en 2023 : Etat limite. J’avais eu vent de ce documentaire sélectionné dans le cadre de la programmation ACID du festival de Cannes. Bien que convaincu, par son pitch et son sujet, que je me devais de le visionner, j’ai mis un certain temps pour le faire. J’ai laissé passer les projections au cinéma pour préférer deux ans après, une séance domestique, grâce à la VOD.
Etat limite par Nicolas Peduzzi
J’ai regardé ce documentaire le jour de l’ouverture du sommet franco-indien sur l’IA. Dans la journée, en ouvrant nonchalamment le site internet du Monde, j’ai lu un entrefilet du discours d’ouverture de notre président fossoyeur qui promettait de garantir avec le développement de l’IA, la « créativité humaine ». Rassuré, je m’en suis retourné à mes occupations.
L’IA est aujourd’hui sur toutes les lèvres, elle infiltre tous les domaines d’activités et tend à devenir un nouveau cadre de la RELATION. Jamal Abdel Kader, seul psychiatre de l’hôpital Beaujon de Clichy, et personnage principal du film, évoque justement la RELATION. Elle est, selon lui, au cœur de son métier, de sa mission de psychiatre : établir une RELATION avec les patients et pour ce faire, concéder du temps, de l’attention, de l’empathie, établir le dialogue lorsque celui-ci est envisageable.
Cette « méthodologie », ces impondérables qu’exigent l’exercice du soin psychiatrique contreviennent, néanmoins, aux logiques du marché structurant l’activité hospitalière contemporaine. Ces modalités d’exercice sont devenues des modalités résistantes, à contre-courant des manières de faire généralisées dans l’hôpital public où, comme lui dit crûment un collègue psychiatre qu’il contacte lorsque le burn-ou approche, « on s’en fout que les patients et les soignants meurent ». Parce que la réalité est bien celle-ci : on meurt à l’hôpital public par défaut de soin. Que l’on soit patients ou soignants, on meurt à l’hôpital public par négligence caractérisée, négligence orchestrée pour saper un service public aujourd’hui anachronique.
Ce documentaire, que son auteur en est l’intention consciente ou non, est un plaidoyer virulent en faveur de la psychothérapie institutionnelle. Il fait état de l’impossibilité de soigner lorsque l’hôpital est lui-même malade. C’est une peine perdue. Ce psychiatre, isolé dans cet hôpital, qui depuis sa prime enfance constitue son quotidien (ses parents syriens étaient eux-mêmes médecins et la famille vivait dans une chambre de l’hôpital où ils officiaient), n’est pas un héros des temps modernes. Il fait juste son travail. « Juste faire son travail », pourtant, c’est trop, c’est impossible à l’hôpital public. A 34 ans, bien que porté par le sens de l’engagement au sein du service public hospitalier, afin de pas mourir à son tour à l’hôpital, nous comprenons qu’il va bientôt le quitter.
Lorsqu’il le quittera, les cerveaux des managers de l’hôpital, auront certainement déjà envisagé son remplacement. Comme plus aucun psychiatre ne souhaitera officier dans cette institution malade et contagieuse, ce sera l’occasion rêvée d’une expérimentation d’une modernité folle : faire assurer le suivi psychiatrique par une IA. Pourquoi pas? Cet outillage technologique supplantant l’exercice humanisé de la psychiatrie révèlera de nombreux avantages : plus de problèmes d’effectif, un paramétrage précis de l’IA permettant au « soin psychiatrique » d’être raccord avec le non soin hospitalier, une objectivation de la relation psychiatrique…
Cette expérimentation disposera d’un budget conséquent et sera largement commentée et suivie par des institutions internationales. Elle sera une première et la France pourra s’enorgueillir, encore une fois, d’avoir des idées à défaut d’avoir du pétrole.
Elle participera en quelque sorte de l’achèvement du capitalisme avancé, celui que certain.e.s nomment capitalisme de la finitude. L’IA participera de la réification de la relation psychiatrique. En cela, ce dernier bastion de la RELATION, consubstantielle de l’exercice même du soin psychiatrique, se conformera à ce que l’IA sous-tend dans toutes les dimensions des relation sociales et humaines. Les humains ne sont plus nécessaires. La « chose », l’IA, convient très bien. Elle est même beaucoup plus performante.
La dystopie, aujourd’hui, est un exercice littéraire beaucoup trop évident. Elle ne nécessite aucune anticipation. La dystopie est présente. Alors, vous trouverez peut-être mon procédé et cette promesse morbide et mortifère un peu trop facile.
Que ce modeste texte vous satisfasse ou non, prenez néanmoins deux heures de votre vie pour regarder État Limite, un film important, un film qui dit le monde qui est le nôtre. Un film qui nous renseigne sur la tragédie qui se déploie jour après jour sous nos yeux et à laquelle, légitimement, pour survivre, nous apprenons à nous habituer.